10
Le lendemain matin, Reith appela le Palais du Jade Bleu grâce à un de ces étranges téléphones yao et demanda à parler à Helsse.
— Vous avez naturellement annulé le contrat passé avec la Compagnie Assassinat et Sécurité ?
— Il a été annulé. J’ai cru comprendre qu’ils ont décidé d’entreprendre une action indépendante. À vous, naturellement, d’y répondre par les moyens que vous jugerez appropriés.
— C’est bien mon intention. Nous quittons immédiatement Settra et nous acceptons l’assistance que nous a proposée le Seigneur Cizante.
Helsse fit entendre un borborygme qui n’engageait à rien.
— Quels sont vos plans ?
— Essentiellement, nous échapper vivants de Settra.
— Je vous rejoins incessamment. Je vous conduirai à une station de transports publics hors de la ville. Des navires appareillent quotidiennement à Vervodeï pour toutes les directions et vous en trouverez sans doute un qui vous conviendra.
— Nous serons prêts à midi. Peut-être même avant.
Reith se rendit à pied au foirail en prenant toutes les précautions possibles et il arriva au lieu de rendez-vous, avec l’assurance de n’avoir pas été suivi. Zarfo l’attendait, ses cheveux blancs cachés sous un bonnet aussi noir que son visage. Il le conduisit aussitôt dans le sous-sol d’une brasserie. Les deux hommes s’assirent devant une table de pierre ; le Lokhar fit signe au garçon et on leur apporta bientôt deux lourdes chopes de grès remplies d’une bière amère à la couleur terreuse.
Zarfo entra aussitôt dans le vif du sujet :
— Avant de me compliquer la vie en bougeant ne serait-ce que le petit doigt, je veux voir la couleur de votre argent.
Sans mot dire, Reith posa sur la table dix étincelants rouleaux de sequins pourpres.
— Ah ! s’exclama Zarfo en les dévorant des yeux. Comme c’est beau ! Ils sont pour moi ? Je les prends tout de suite en dépôt et je les garderai pour qu’il ne leur arrive rien.
— Et toi, qui te gardera ?
— Allons ! se moqua l’autre. Si l’on ne peut pas faire confiance à un camarade bien au frais dans une brasserie, qu’adviendra-t-il en face de l’adversité ?
Reith rempocha ses sequins.
— L’adversité est d’ores et déjà présente. Les Assassins n’ont pas goûté l’histoire d’hier. Au lieu de se venger sur toi, c’est à moi qu’ils ont envoyé des menaces.
— Oui, ce sont des gens extravagants. S’ils réclament de l’argent, bravez-les ! On peut toujours vendre chèrement sa vie.
— Ils m’ont averti de ne pas quitter Settra avant l’heure qu’ils ont choisie pour me tuer. Je me propose néanmoins de partir, et le plus vite possible.
— C’est judicieux. (Zarfo vida sa chope d’un trait et la reposa bruyamment sur la table.) Mais comment échapperez-vous aux Assassins ? Ils vont naturellement surveiller tous vos faits et gestes.
Reith sursauta en entendant un bruit : c’était seulement le serveur qui arrivait pour remplir la chope de Zarfo. Le Lokhar tirailla sur son nez pour dissimuler un sourire.
— Les Assassins sont entêtés mais, d’une façon ou d’une autre, nous les prendrons en défaut. Regagnez votre hôtel et faites vos préparatifs. J’irai vous retrouver à midi et on verra ce qu’on verra.
— À midi ? Si tard ?
— Une heure ou deux, quelle différence cela fait-il ? Il faut que je règle mes affaires.
Reith retourna à l’Hostellerie. Helsse était déjà arrivé dans son landau noir. L’atmosphère était tendue. À la vue du Terrien, il sauta sur ses pieds.
— Le temps nous est compté et cela fait un bon moment que nous nous morfondons ! Il nous en reste tout juste assez pour sauter dans la première rame en partance pour Vervodeï cet après-midi !
— N’est-ce pas justement ce à quoi s’attendent les Assassins ? Ce plan me semble pécher par manque d’imagination.
L’aide de camp eut un haussement d’épaules irrité.
— Avez-vous une meilleure idée ?
— J’aimerais en trouver une.
Anacho demanda :
— Le Seigneur Cizante possède-t-il un appareil volant ?
— Oui, mais il est en panne.
— Peut-on en trouver d’autres ?
— Pour un but pareil ? Cela m’étonnerait.
Cinq minutes s’écoulèrent. Finalement, Helsse reprit la parole pour dire d’une voix douce :
— Plus nous attendrons, moins il vous restera de temps. (Il montra quelque chose de l’autre côté de la fenêtre.) Vous voyez ces deux hommes au chapeau rond ? Ils guettent votre sortie. Maintenant, nous ne pouvons même plus nous servir de la voiture.
— Allez donc leur dire de s’en aller, suggéra Reith.
— Ne comptez pas sur moi pour cela ! s’esclaffa Helsse.
Une demi-heure plus tard, Zarfo entra en bombant le torse. Il salua le petit groupe d’un grand geste du bras.
— Tout est prêt ?
Reith désigna du doigt les Assassins postés sur la place.
— Ils nous attendent.
— Détestables créatures ! maugréa Zarfo. Ailleurs qu’au pays de Cath, on ne les tolérerait pas. (Il jeta un coup d’œil en coulisse en direction d’Helsse.) Pourquoi est-il ici, celui-là ?
Reith lui exposa la situation. Quand il eut fini, Zarfo examina l’Ovale.
— La voiture noire avec l’aileron bleu et argent… c’est le véhicule en question ? Dans ce cas, rien de plus simple : on va monter dedans et on partira comme ça.
— Il n’en est pas question, laissa tomber Helsse.
— Pourquoi ? s’enquit le Terrien.
— Le Seigneur Cizante ne tient nullement à être mêlé à cette histoire – et moi non plus. Dans le meilleur des cas, la Compagnie Assassinat et Sécurité m’inclurait dans le contrat.
Reith éclata d’un rire amer.
— Vous n’aviez qu’à ne pas faire appel à elle pour commencer ! On monte dans la voiture et vous nous conduisez loin de cette cité de fous !
Helsse, qui n’en revenait pas, prit un air dédaigneux et, au bout d’un instant, acquiesça.
— À votre gré.
Tout le monde sortit de l’Hostellerie. Les Assassins s’approchèrent du groupe.
— Vous êtes probablement Adam Reith ?
— C’est à quel sujet ?
— Pouvons-nous vous demander où vous comptez vous rendre ?
— Au Palais du Jade Bleu.
— C’est vrai ? (La question s’adressait à Helsse.)
— C’est vrai, répondit l’aide de camp d’une voix sans timbre.
— Vous êtes au courant de notre règlement et du barème des sanctions ?
— Bien entendu.
Les Assassins tinrent un conciliabule à voix basse. Puis l’un d’entre eux déclara :
— En ce cas, nous pensons que le plus sage est de vous accompagner.
— Il n’y a pas de place, rétorqua Helsse sur un ton sec.
Mais les Assassins, sans tenir compte de la protestation, s’approchèrent du landau. L’un d’eux s’apprêta à y monter. Zarfo le tira en arrière et l’autre se retourna :
— Prends garde ! Je suis membre de la Guilde !
— Et moi, je suis un Lokhar.
En disant ces mots, Zarfo gratifia l’homme d’une gifle énergique qui l’envoya rouler à terre. L’Assassin numéro deux en resta pantois. Après une seconde de stupéfaction, il sortit un pistolet. Le lance-aiguillons d’Anacho siffla et un dard se ficha dans sa poitrine. Le premier Assassin essayait de s’éloigner en rampant. Zarfo lui flanqua un phénoménal coup de pied dans le menton et le malheureux s’affaissa, inerte.
— Vite ! Montons ! Il est temps de changer de quartier.
— Quelle catastrophe ! soupira Helsse. Je suis un homme fini.
— Maintenant, quittons la ville par le chemin le plus discret, s’écria Zarfo.
Après avoir parcouru une série de ruelles, le landau s’engagea le long d’un chemin étroit et fut bientôt en rase campagne.
— Où nous conduisez-vous ? voulut savoir Reith.
— À Vervodeï.
— C’est ridicule ! gronda Zarfo. Dirigez-vous vers l’est. Il faut rejoindre le fleuve Jinga et le descendre jusqu’à Kabasas sur Parapan.
Helsse tenta de le raisonner :
— À l’est, c’est le désert, fit-il d’une voix calme. Le landau tombera en panne et nous n’avons pas de cellules énergétiques de rechange.
— Aucune importance !
— Cela n’a peut-être pas d’importance pour vous mais ça en a pour moi. Comment retournerai-je à Settra ?
— Après ce qui s’est passé, cela vous regarde !
Helsse murmura quelque chose dans sa barbe.
— Je suis un homme marqué. Ils me mettront à l’amende de cinquante mille sequins que je suis incapable de payer – et tout cela à cause de vos élucubrations !
— Pensez ce que vous voudrez, mais continuez de rouler vers l’est jusqu’à ce que la voiture s’arrête ou qu’il n’y ait plus de route. On verra ce qui arrivera d’abord !
Helsse eut un geste fataliste.
Ils s’enfoncèrent dans une plaine d’une étrange beauté, sillonnée de ruisseaux au cours lent et ponctuée de lacs à perte de vue. Les ramures tabac des noirs arbres pleureurs trempaient dans l’eau. Reith se retournait sans cesse mais il n’y avait aucun signe de poursuivants. Peu à peu, Settra se perdit au loin.
Helsse avait perdu son air boudeur. Il fouillait la route du regard et son expression trahissait presque une sorte d’impatience qui éveilla les soupçons de Reith.
— Arrêtez un instant ! ordonna le Terrien.
— Arrêter ? Pourquoi ? dit Helsse en regardant autour de lui.
— Qu’y a-t-il devant nous ?
— La montagne.
— Comment se fait-il que la route soit en si bon état ? Apparemment, la circulation n’est guère intense.
— Oh ! s’exclama Zarfo, le camp des fous ! Il est sûrement là-bas, dans la montagne !
Helsse eut un sourire forcé.
— Vous m’avez dit de vous conduire jusqu’au bout de la route. Vous n’avez pas stipulé que je ne devais pas vous emmener à l’asile.
— Considérez maintenant que c’est chose faite, dit Reith. Et plus d’innocentes facéties de ce genre à l’avenir, je vous prie !
Helsse serra les lèvres et reprit sa mine boudeuse. Arrivé à une intersection, il mit le cap au sud. Bientôt, la route commença à monter.
— Qu’y a-t-il par là ? s’enquit le Terrien.
— D’anciennes mines de mercure, des résidences de montagne et quelques fermes.
La voiture s’enfonça dans une forêt tapissée de mousse noire. La pente se faisait de plus en plus raide. Un nuage masqua le soleil et le sous-bois s’assombrit. À la futaie succéda une prairie noyée de brouillard.
Helsse jeta un coup d’œil sur un cadran.
— Il nous reste encore pour une heure d’énergie.
— Que trouve-t-on de l’autre côté ? demanda Reith en désignant un pic du doigt.
— Une contrée sauvage, les tribus des Hoch Hars, le lac de la Montagne Noire et les sources du Jinga. La route n’est ni sûre ni facile. Elle constitue cependant un moyen de sortir du pays de Cath.
Ils traversèrent la prairie, où se dressaient, ici et là, des arbres au tronc massif dont les feuilles ressemblaient à des champignons jaunes. La route devenait de plus en plus mauvaise. Par endroits, elle était obstruée par des branches tombées. Devant eux se dressait un haut promontoire rocheux.
La route s’achevait devant une mine abandonnée. Au moment où ils l’atteignirent, l’index du cadran d’énergie tomba à zéro. Le landau s’immobilisa avec une plainte poussive et une violente secousse. Seul le murmure du vent brisait le silence.
Le petit groupe mit pied à terre avec ses maigres biens. Le brouillard s’était dissipé. Un soleil froid filtrait à travers les nuages, baignant le paysage de sa lumière couleur de miel. Reith étudia l’escarpement. Il se tourna vers Helsse :
— Alors, que fait-on ? On continue jusqu’à Kabasas ou on retourne à Settra ?
— On retourne à Settra, naturellement, fit l’autre en jetant un regard affligé à la voiture.
— À pied ?
— Cela vaut mieux que d’aller à Kabasas à pied !
— Et les Assassins ?
— Il faudra que je prenne mes risques.
Reith sortit son sondoscope et examina la route qu’ils avaient suivie.
— Apparemment, personne ne nous poursuit. Vous…
Il s’interrompit, étonné par l’expression d’Helsse.
— Quel est cet instrument ? demanda ce dernier.
Le Terrien le lui expliqua.
— Dordolio n’avait pas tort ! s’exclama l’aide de camp d’une voix qui trahissait l’étonnement. Il disait vrai !
— Je ne sais pas ce que Dordolio vous a raconté sinon que nous étions des barbares, répliqua Reith, mi-amusé, mi-ennuyé. Sur ce, adieu ! Vous transmettrez mes compliments au Seigneur Cizante.
— Attendez un peu ! (Helsse, l’air indécis, regarda du côté de Settra.) Après tout, je serai peut-être plus en sécurité à Kabasas. Les Assassins me considèrent sûrement comme votre complice. (Il balaya la montagne du regard et poussa un soupir lugubre.) Mais c’est de la folie pure !
— Il ne faudrait quand même pas oublier que, si nous en sommes là, ce n’est pas de notre faute, répliqua Reith. Allons… mettons-nous en marche.
Ils escaladèrent les terrils et jetèrent un coup d’œil à l’intérieur du boyau d’où suintait une boue rouge.
Des traces de pas se dirigeaient vers la galerie. Ces empreintes avaient sensiblement les dimensions de pieds humains mais leur forme évoquait celle d’une gourde. On distinguait à cinq centimètres du bord trois échancrures évoquant des orteils. Penché sur ces empreintes, Reith sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque. Il tendit l’oreille mais aucun son ne sortait du boyau.
— Qu’est-ce que c’est que ces empreintes ? demanda-t-il à Traz.
— Peut-être celles d’un Phung qui marchait pieds nus – un petit Phung. Mais ce sont plus vraisemblablement les traces d’un Pnume. Elles sont fraîches. Il nous guettait.
— Ne restons pas là, murmura le Terrien.
Une heure plus tard, ils parvinrent à la cime du promontoire et firent halte pour contempler le panorama. À l’ouest, la plaine se perdait dans la grisaille du crépuscule naissant et Settra n’était qu’une tache incolore semblable à une ecchymose. Très loin à l’est scintillait le lac de la Montagne Noire.
Les voyageurs passèrent une nuit d’effroi à l’orée d’une forêt, sursautant au moindre bruit : un cri ténu et inquiétant, un tap-tap qui aurait pu être produit par un marteau frappant une bille de bois dur, le hululement cauteleux des molosses de la nuit…
L’aube pointa enfin. Après un triste petit déjeuner à base de cosses d’herbe à pèlerin, les cinq se remirent en marche. Ils durent descendre une muraille de basalte pour gagner le fond d’une vallée boisée. Devant eux, calme et immobile, brillait le lac de la Montagne Noire. Une barque de pêche y glissait lentement ; elle ne tarda pas à disparaître derrière une saillie de rocher.
— Ce sont des Hoch Hars, dit Helsse. De vieux ennemis des Yao. À présent, ils ne sortent plus de la montagne.
Traz leva le bras.
— Il y a un chemin.
— Je n’en vois pas, fit Reith.
— Il est quand même là et je sens une odeur de fumée. Cinq kilomètres…
Quelques minutes plus tard, le jeune homme fit soudain un geste :
— Des hommes s’approchent.
Malgré tous ses efforts, Reith n’entendait rien. Mais, en effet, trois hommes ne tardèrent pas à surgir devant eux. Très grands, la taille épaisse, les membres fuselés, ils étaient vêtus de jupons crasseux faits d’une sorte de fibre blanche et de courtes capes de la même matière. Ils s’arrêtèrent net à la vue des voyageurs, puis firent demi-tour et rebroussèrent chemin en jetant des regards anxieux derrière eux.
Au bout de quelques centaines de mètres, la piste, quittant la jungle, s’infléchissait pour longer le bord marécageux du lac. Le village hoch har sur pilotis s’achevait par un appontement auquel étaient amarrées une douzaine de barques. Sur le rivage, une bande d’hommes, l’air nerveux et batailleur, faisaient les cent pas, le couteau de brousse ou l’arc à la main.
Les voyageurs s’approchèrent.
Le plus grand et le plus robuste des Hoch Hars lança d’une voix ridiculement haut perchée :
— Qui êtes-vous ?
— Des voyageurs qui se rendent à Kabasas.
L’autre les regarda avec incrédulité, puis ses yeux se posèrent sur la piste qui sinuait à travers la montagne.
— Où est le reste de la troupe ?
— Il n’y a pas de troupe. Nous sommes seuls. Pouvez-vous nous vendre un bateau et un peu de ravitaillement ?
Les Hoch Hars déposèrent leurs armes.
— Les vivres sont rares, grommela leur porte-parole. Et nos barques sont notre bien le plus précieux. Qu’avez-vous à nous proposer en échange ?
— Seulement quelques sequins.
— À quoi bon des sequins s’il faut aller à Settra pour les dépenser ?
Helsse dit quelques mots à l’oreille de Reith, qui reprit à l’adresse de son interlocuteur :
— Eh bien tant pis ! En ce cas, nous allons poursuivre notre route. Je sais qu’il y a d’autres villages au bord du lac.
— Quoi ? Vous feriez affaire avec ces voleurs et ces gredins ? C’est tout ce qu’ils sont ! Bon… Pour vous éviter cette folie, nous nous résignerons à chercher un arrangement.
Au bout du compte, Reith obtint, moyennant deux cents sequins, une embarcation en bon état et ce que le chef des Hoch Hars affirma être suffisant comme provisions de bouche pour atteindre Kabasas : quelques caisses de poisson sec, des sacs de tubercules, des rouleaux d’écorce à poivre, des fruits frais et en conserve. Contre un supplément de trente sequins, il loua en outre les services d’un certain Tsutso, un jeune garçon au visage lunaire, au port assez imposant dont le sourire affable révélait des dents solides, et qui serait leur guide. Les premières étapes, déclara Tsutso, seraient les plus délicates :
— D’abord, les rapides. Ensuite, la Grande Pente. Après, le voyage devient facile : il n’y a plus qu’à se laisser porter par le courant jusqu’à Kabasas.
À midi, on mit à la voile et le petit bateau leva l’ancre. Tout au long de l’après-midi, il cingla plein sud en direction des deux falaises escarpées qui marquaient la fin du lac et le début du fleuve Jinga. Le soleil se couchait quand il traversa le goulet. L’une et l’autre collines étaient couronnées de ruines qui se découpaient en noir sur le ciel de cendre. Au pied de celle de droite, il y avait une petite anse et une plage. Reith proposa d’y établir le camp pour la nuit, mais Tsutso ne voulut rien savoir :
— Les châteaux sont hantés. À minuit, les fantômes de Tschaï y rôdent. Voudrais-tu que nous soyons tous souillés ?
— S’ils ne quittent pas les châteaux, je ne vois pas ce qui nous empêche de camper sur la grève.
Tsutso décocha au Terrien un coup d’œil étonné et maintint l’esquif au milieu du courant à égale distance des deux châteaux en ruine. Quelque quinze cents mètres plus loin, il aborda un îlot rocheux – c’était là que le Jinga prenait sa source.
— Ici, nous n’aurons rien à craindre des habitants de la forêt.
Après s’être restaurés, les voyageurs s’étendirent autour du feu de camp et rien ne troubla leur sommeil sinon les sifflements modulés qui venaient de la jungle et, une fois, très loin, le morne glapissement des molosses de la nuit.
Le lendemain, ils franchirent de violents rapides qui se succédaient sur une quinzaine de kilomètres, et Reith estima que leur guide avait gagné au moins dix fois son salaire. La forêt s’était raréfiée et avait cédé la place à des bouquets d’arbustes épineux. À présent, les rives étaient nues et, bientôt, ils entendirent un bruit bizarre – une sorte de grondement sifflant qui semblait provenir de partout.
— C’est la Grande Pente, expliqua Tsutso.
Une centaine de mètres plus loin, le fleuve basculait comme tranché net. Avant que Reith et ses compagnons aient eu le temps de protester, l’embarcation avait viré de bord pour serrer au plus près de la berge.
— Attention, tout le monde ! lança le Hoch Har. C’est la Grande Pente ! Cramponnez-vous ferme !
Le rugissement des flots noyait presque sa voix. L’esquif se précipita au fond d’une gorge obscure dont les parois défilaient avec une stupéfiante vitesse. Le fleuve n’était plus qu’une surface noire et bouillonnante écumant autour de la coque. Les voyageurs, recroquevillés sur eux-mêmes, faisaient mine d’ignorer le sourire condescendant de Tsutso. La course folle se poursuivit de longues minutes. Enfin, après avoir franchi un véritable champ de mousse, la barque retrouva des eaux calmes.
Des falaises abruptes, hautes de trois cents mètres, bordaient le fleuve, muraille de grès brunâtre où s’accrochaient des touffes de buissons noirs. Tsutso mouilla le long d’une plage de galets.
— C’est ici que je vous abandonne.
— Ici ? s’exclama Reith médusé. Au fond de ce canyon ?
Le guide leva le bras, désignant une piste qui serpentait le long de la falaise.
— Le village est à huit kilomètres.
— Dans ce cas, adieu. Et tous nos remerciements.
— Ce n’est pas la peine, répondit Tsutso avec un geste indulgent. Les Hoch Hars sont un peuple généreux, sauf quand ils ont affaire aux Yao. Si vous aviez été des Yao, les choses ne se seraient pas passées aussi bien.
Reith regarda du côté d’Helsse, qui ne desserrait pas les lèvres.
— Les Yao sont vos ennemis ?
— Ce sont nos persécuteurs. Ils ont jadis détruit l’ancien empire des Hoch Hars. À présent, ils restent de l’autre côté de la montagne et ils ont raison parce que nous savons les reconnaître à leur odeur de la même façon que nous savons reconnaître le poisson avarié. (Il sauta lestement à terre.) Plus loin, vous trouverez le marécage. À moins de vous perdre ou de réveiller les hommes des marais, c’est comme si vous étiez déjà à Kabasas.
Et, levant la main en un dernier geste d’adieu, Tsutso s’éloigna le long du sentier.
Le bateau glissait dans une pénombre sépia. Tout là-haut, le ciel était un frémissant ruban de soie. Peu à peu, les parois du canyon s’évasèrent. Ils naviguèrent ainsi tout l’après-midi. Au crépuscule, ils bivouaquèrent sur une petite plage où ils passèrent la nuit. Le silence avait quelque chose de fantastique.
Le lendemain, le fleuve émergea dans une vaste vallée tapissée de hautes herbes jaunes. Les collines s’éloignèrent ; la végétation qui poussait sur les rives devenait plus épaisse, plus dense. Elle grouillait de petites créatures, moitié araignées et moitié singes, qui glapissaient plaintivement en soufflant des jets de liquide miasmatique en direction du bateau. Des affluents venaient grossir le Jinga dont le cours placide s’élargissait. Le jour suivant apparurent des arbres d’une hauteur considérable qui se profilaient sur le ciel bistre. À midi, la jungle environnait les voyageurs. La voile pendait, flasque, et l’air était chargé d’une odeur de bois humide et de pourriture. Les créatures arboricoles ne quittaient pas les cimes entre lesquelles elles bondissaient. Au ras de l’eau, dans l’ombre, voletaient des papillons légers comme mousseline, des insectes accrochés à des sphères pâles, des espèces d’oiseaux dotés de quatre ailes molles. À un moment donné, les voyageurs entendirent de puissants grondements et un bruit de piétinement ; plus tard, ce fut un sifflement féroce suivi de couinements stridents. La source de ces bruits demeurait invisible.
Petit à petit, les berges s’évasaient. Le Jinga coulait sereinement, émaillé de dizaines et de dizaines de petites îles disparaissant sous une végétation hérissée de frondes, de plumets, d’arborisations en éventail. Soudain, Reith crut distinguer à la limite de son champ de vision une pirogue transportant trois adolescents coiffés de plumes. Mais, quand il tourna la tête, il ne vit qu’un îlot et ne sut jamais s’il avait été ou non le jouet d’une illusion. Le même jour, un monstre reptilien de six mètres de long se lança à leur poursuite mais, arrivé à une quinzaine de mètres de l’embarcation, il cessa de s’intéresser à celle-ci et disparut dans les profondeurs.
Au coucher du soleil, les voyageurs établirent leur camp sur la plage d’une petite île. Au bout d’une demi-heure, Traz manifesta une certaine nervosité. Il donna un coup de coude à Reith et désigna la végétation du doigt.
Un froissement furtif déchira le silence et, presque aussitôt, une odeur lourde envahit leurs narines. Quelques instants plus tard, le monstre aquatique qui leur avait fait un brin de conduite se précipita sur eux avec un hurlement. Reith tira, visant à la gueule. Le dard explosif fracassa le crâne de l’animal, qui se mit à tourner en rond en ondulant avant de couler à pic.
Tous les cinq se rassirent autour du feu. Voyant Reith ranger son arme dans sa sacoche, Helsse, incapable de maîtriser plus longtemps sa curiosité, lui demanda :
— J’aimerais savoir où vous vous êtes procuré cet instrument.
— J’ai appris que la franchise est susceptible de créer des difficultés, répondit le Terrien. Votre ami Dordolio estime que je suis fou. Anacho, l’Homme-Dirdir, préfère le terme d’« amnésique ». Alors, pensez ce que bon vous semble.
— Quelles étranges histoires pourrions-nous tous raconter si la franchise était la règle ! murmura Helsse comme s’il se parlait à lui-même.
— La franchise ? lança Zarfo d’une voix gouailleuse. Ce n’est pas la peine ! Je suis prêt à raconter des tas d’histoires bizarres pourvu qu’il y ait quelqu’un pour m’écouter.
— Je n’en doute pas, rétorqua Helsse, mais qui cherche implacablement ses objectifs doit garder son secret.
Traz, qui détestait Helsse, se détourna avec un reniflement méprisant.
— À qui fait-il allusion ? Je n’ai ni secrets ni idées fixes.
Zarfo lui adressa un clin d’œil.
— Il doit s’agir de l’Homme-Dirdir.
Anacho secoua la tête.
— Des secrets ? Non. Je n’ai que des réticences. Et aucun but primant tout le reste. J’accompagne Adam Reith parce que je n’ai rien de mieux à faire. Je suis un hors caste parmi les sous-hommes. Mon unique objectif est de survivre.
Zarfo enchaîna :
— Moi, j’ai un secret : l’emplacement de la cachette où je terre mes sequins. Mes buts ? Ils sont tout aussi modestes : quelques arpents de prairie au bord de la rivière au sud de Smargash, une maisonnette au milieu d’un verger, une fillette prévenante qui préparera mon thé. Voilà des ambitions dont je vous conseille de vous inspirer.
Helsse, les yeux fixés sur le feu, sourit vaguement.
— Mes pensées, que je le veuille ou non, sont un secret. Quant à mes objectifs… si je retourne à Settra et réussis à calmer la Compagnie Assassinat et Sécurité, je serai satisfait.
Reith leva la tête vers le ciel. Les nuages s’amoncelaient, masquant les étoiles.
— Pour ma part, si je passe la nuit au sec, je serai bien content.
Ils tirèrent leur bateau sur la plage, le retournèrent et s’abritèrent sous la voile. La pluie commença à tomber, éteignant le feu et formant de petites mares qui s’infiltraient sous l’embarcation.
Enfin, l’aube se leva, trouble et grise. À midi, les nuages se déchirèrent. On mit le bateau à l’eau, on rechargea les provisions et on repartit en direction du sud.
Le fleuve s’élargissait toujours et ses berges n’étaient plus que deux traits sombres. Ils ne s’arrêtèrent qu’à la tombée de la nuit. Le crépuscule était un chaos d’ors, de noirs et de bistres. Les voyageurs cherchèrent un endroit où aborder. La rive n’était qu’une succession de plaques de vase. Enfin, alors que les ténèbres s’épaississaient, ils repérèrent une langue de sable où ils bivouaquèrent.
Le lendemain, ils entrèrent dans la région des marais. Là, le Jinga se ramifiait en une douzaine de bras au cours paresseux serpentant parmi des îlots recouverts de joncs, et les cinq compagnons se virent forcés de passer la nuit dans leur étroite embarcation. Le lendemain, en fin de journée, ils arrivèrent en vue d’une sorte de digue déclive, chaussée de schiste gris en dents de scie, assise sur des îlots rocheux et qui traversait le marécage. Dans un passé remontant à la nuit des temps, l’une ou l’autre des peuplades du vieux Tschaï avait utilisé ces îlots comme enrochements pour étayer le glacis à présent effondré. Les voyageurs dressèrent leur camp sur le plus grand d’entre eux. Ils mangèrent le poisson séché et les lentilles moisies que leur avaient fournis les Hoch Hars.
Traz, qui avait l’air nerveux, fit le tour de l’îlot et grimpa en haut du promontoire le plus élevé pour observer longuement l’ancienne jetée. Reith, que l’inquiétude manifeste de l’adolescent mettait mal à l’aise, l’y rejoignit.
— Vois-tu quelque chose ?
— Non, rien.
Le Terrien examina le paysage. Le mauve sombre du ciel, la masse des autres îlots se reflétaient dans l’eau. Tous deux retournèrent auprès du feu de camp et Reith organisa un tour de garde.
Il se réveilla à l’aube et réalisa instantanément que personne ne l’avait appelé pour prendre la relève. Il remarqua alors que le bateau n’était plus là et il secoua Traz à qui avait été attribuée la première veille.
— Qui t’a relevé ?
— Helsse.
— Il ne m’a pas appelé. Et la barque a disparu.
— Lui aussi, murmura Traz.
C’était vrai. Traz désigna du doigt l’îlot le plus proche.
— Le bateau est là, Helsse a eu envie de faire une petite promenade nocturne.
Reith alla jusqu’au rivage et appela :
— Helsse ! Helsse !
Il n’y eut pas de réponse. Et Helsse était invisible.
Le Terrien calcula la distance à laquelle se trouvait l’esquif. L’eau était lisse et opaque comme de l’ardoise. Il hocha la tête. L’embarcation se trouvait à moins de quarante mètres. Alors ? Était-ce un piège ?
Il prit dans sa sacoche le rouleau de corde qui avait fait partie de son matériel de survie, y attacha une pierre et la lança en direction de la barque mais la manqua. Il l’avait lancée trop court. Quand il la hala, elle se raidit soudain et frémit au contact de quelque chose de vivant.
Reith fit une grimace. Il recommença l’opération et, cette fois, l’extrémité lestée du filin tomba à l’intérieur de l’esquif, qui s’ébranla quand il exerça une traction.
Il se rendit à son bord jusqu’à l’îlot voisin, en compagnie de Traz, mais ne trouva aucune trace d’Helsse. Cependant, il découvrit sous un rocher l’entrée d’un boyau en pente douce qui s’enfonçait dans le sol. Traz y plongea la tête, écouta, renifla. Il fit signe à son compagnon de l’imiter. Le Terrien perçut une odeur fétide – on aurait dit un nid de vers de terre. Il appela d’une voix sourde :
— Helsse ! (Et recommença, plus fort :) Helsse !
Mais ce fut en vain.
Les deux compagnons rejoignirent les autres.
— On dirait que c’est un tour des Pnume, murmura Reith.
Ils mangèrent en silence et, indécis, attendirent fébrilement une bonne heure. Enfin, ils rechargèrent sans hâte le bateau et levèrent l’ancre. Tourné vers l’arrière, Reith scruta l’îlot de son sondoscope jusqu’à ce qu’il fût hors de vue.